REGARD SUR DEMAIN

Rencontre avec Joseph Gorgoni

Publié en mai 2026
Joseph Gorgoni a débuté sur scène en un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Les années ont passé, mais son personnage fétiche de Marie-Thérèse Porchet n’a pas pris une ride. Le comédien, lui, a pris de l’âge et de la bouteille. Avec un regard forcément aiguisé sur l’avenir de l’humour.

Né en 1966 au milieu des Swinging Sixties, Joseph Gorgoni voudrait bien faire de sa propre soixantaine une décennie heureuse, lui qui adore la danse, le chant et le rire. « Un sexy sexa », dirait de lui Marie-Thérèse Porchet, le personnage qui a grandement contribué à la popularité du comédien genevois. Et à sa longévité.



Joseph Gorgoni, vous avez eu 60 ans le 10 mai. Un cap ou une péninsule ?


Un cap ! Mais c’est bizarre pour moi de dire que j’ai soixante ans. Dans ma tête, je sens bien que j’ai vécu des choses, mais je travaille avec des gens qui ont la moitié de mon âge et je ne me sens pas tellement décalé. Cela me rassure.



En tout cas, ils sont nombreux à monter sur scène, quand on voit le nombre de stand-uppers qui tentent l’aventure aujourd’hui en Suisse et en France...


C’est vrai, l’humour est devenu très à la mode, ce qui n’était pas le cas quand j’ai commencé. A l’époque, on était vus par les gens du métier comme des saltimbanques. Aujourd’hui, l’humour est devenu quelque chose de très sérieux ! Mais moi j’ai la chance de travailler avec tous ces jeunes, les Thomas Wiesel, Nathanaël Rochat... On a le même producteur, Sébastien Corthésy. Je n’ai pas l’impression qu’ils prennent ma place et je n’ai pas le sentiment de prendre la leur. On vit ensemble, quoi !



Le talent des autres vous stimule ?


Bien sûr ! Et c’est toujours bien d’avoir l’aval des nouveaux arrivés. Généralement, quand les gens arrivent, ils veulent se débarrasser de ce qu’il y a eu avant. Mais moi j’ai de la chance, avec eux cela fonctionne très bien.



Et vous sentez-vous parfois décalé par rapport à cette nouvelle génération ou bien l’humour n’a pas d’âge ?


L’humour ça évolue, ça change très vite. L’avantage, avec le personnage de Marie-Thérèse Porchet, c’est qu’elle n’a jamais été à la mode. Elle a toujours été un peu en décalage. C’est peut-être aussi pour cela que cela marche depuis si longtemps. Mais oui, l’humour, cela évolue très très vite. Je pense que si je commençais à écrire mes spectacles aujourd’hui, je ne le ferais pas de la même manière qu’il y a trente ans.

Plus de trente ans de scène, mais rien n’y fait : Joseph Gorgoni ressent toujours le trac dans la loge.


Qui vous plaît particulièrement dans cette nouvelle génération de comiques ?


Thomas Wiesel, bien sûr, même s’il n’est plus tout à fait jeune, cela fait plusieurs années qu’il est là. Il y a une fille que j’aime beaucoup, c’est Rébecca Balestra parce qu’elle est singulière, elle ne ressemble pas aux autres. Certains ne me font pas rire, mais il y en a beaucoup qui sont très drôles. Ahmed Sylla me fait rire, Malik Bentalha aussi. Il y en a tellement !



Et pourquoi y en a-t-il tellement ? Ce n’était pas le cas quand vous avez débuté ?


En Suisse, il y avait François Silvant, Zouc, Bernard Haller. S’ils sont si nombreux aujourd’hui, c’est peut-être parce qu’il y a beaucoup d’endroits où on peut faire du stand-up, ce qui n’était pas le cas il y a trente ans. Sinon, je ne sais pas à quoi c’est dû, sans doute que les gens ont besoin de rire !



Marie-Thérèse Porchet est un succès depuis le siècle dernier. Le personnage vous survivra ?


Ah je n’en sais rien, la postérité pour moi ce n’est vraiment pas un problème ! Je me fiche de savoir ce qu’il y aura quand je ne serai plus là...



Mais elle est peut-être éternelle, Marie-Thérèse !


Oui peut-être. En tout cas à Gland il y a un square Marie-Thérèse Porchet, née Bertholet !

 

 

 



Vous avez failli devoir arrêter le métier en août 2020 à cause d’une fibrose pulmonaire. Mais pour vous, c’était impensable de ne plus monter sur scène ?


Je n’avais jamais été malade de ma vie et j’ai dû être transplanté. Puis j’ai attrapé le covid. Une fois sorti du coma, j’avais perdu presque 40 kilos, j’ai dû réapprendre à parler, à chanter, à marcher. Je pensais que je ne pourrais plus monter sur scène et puis l’envie, mon caractère, mon physique ont fait que tout a recommencé. Je pense que si j’avais dû arrêter le métier, je serais mort. C’est peut-être exagéré de dire ça, mais le théâtre, le spectacle, c’est ma vie.



Tout être humain, pour vivre, a besoin d’oxygène, d’eau et de... reconnaissance ?


Alors moi peut-être un peu plus que les autres, sinon je ne ferais pas ce que je fais. Quand on est artiste et que l’on monte sur une scène face à cinq cents, mille ou deux mille personnes, c’est parce que l’on a besoin qu’on nous aime. Enfant déjà, je voulais faire de la scène, je voulais être danseur, je voulais chanter. Les circonstances et Pierre Naftule, avec la Revue, ont fait que je travaille dans le domaine de l’humour. J’en suis heureux. Le rire est quelque chose de très immédiat. Quand on écrit pour faire rire les gens et que mille personnes dans une salle se mettent à rire en même temps, à plein volume, toutes les quinze secondes, c’est difficile d’expliquer ce que cela vous procure. Le rire est une réaction organique et quand on provoque ça, c’est... c’est extraordinaire !



Il y a le plaisir de recevoir cette énergie et aussi le plaisir de donner ?


Oui c’est un vrai échange. Les gens me demandent toujours si j’en ai marre. Au contraire ! Si j’en avais marre, je pense que cela se verrait. On ne peut pas faire semblant quand on est seul sur scène pendant presque deux heures. Si on n’en a pas envie, cela se voit, c’est sûr ! C’est fragile, la scène, c’est du spectacle vivant. Cela nous sauvera d’ailleurs par rapport à l’IA et toutes ces choses-là. On peut faire ce qu’on veut avec les images, mais aller voir quelqu’un sur scène, heureusement que ça reste, quoi !

 

 

 

« C’est fragile, la scène, c’est du spectacle vivant. Cela nous sauvera d’ailleurs par rapport à l’IA et toutes ces choses-là. On peut faire ce qu’on veut avec les images, mais aller voir quelqu’un sur scène, heureusement que ça reste, quoi ! »

Joseph Gorgoni

Comédien



Mais il vous arrive de vouloir changer de métier un quart d’heure avant d’entrer en scène...


Avant une première, oui ! On voudrait être ailleurs... C’est très bizarre, on fait tout pour que ça ait lieu et, le moment venu, on a peur de ne pas être à la hauteur. Moi je suis très traqueux. Comme maintenant, en plus, il y a une forte attente des gens, je n’ai pas envie de me planter.



La peur du spectacle de trop ?


J’ai l’impression que c’est pareil pour tous ceux qui font du spectacle. Moi je n’ai jamais fait des spectacles pour faire des spectacles. J’ai toujours eu la chance d’avoir un truc à raconter, d’avoir une idée. Cela ne marcherait pas, sinon. Mais je me demande toujours si ce que je fais est pertinent, si les gens vont en avoir marre, si je suis encore montrable. S’il y a des choses que je ne peux plus faire et que j’ai envie de faire quand même ! Mais à vrai dire ces questions, je me les suis toujours posées. Ce n’est pas qu’une question d’âge.



Et la suite ?


Dans le prochain spectacle, en 2027, Marie-Thérèse Porchet racontera l’histoire de la Suisse. J’ai un autre spectacle en vue, une idée qui me trotte dans la tête depuis longtemps, mais dont je n’ai écrit que des bribes pour l’instant.



Quand on est artiste indépendant, on prépare sa retraite, financièrement ?


Je m’en suis occupé il n’y a pas très longtemps parce que l’argent, j’adore en avoir, mais je n’y pense pas. Je n’ai pas de deuxième ni de troisième pilier, mais j’ai une assurance vie. J’ai la chance de gagner plutôt bien ma vie. On verra bien. De toute façon j’ai un toit sur la tête, j’ai une maison, donc ça c’est bien. Le reste... Tant que je peux aller au restau et m’acheter des habits, je suis content.

 

Le tac au tac des questions express