Retraite étonnante

Les Sherlock Holmes de la réparation

Publié en mai 2026

Quelque part en terre vaudoise, trois retraités ont transformé leur temps libre en atelier de résistance. Electronique, objets du quotidien, pièces sentimentales… Ils réparent tout ou presque. Plus qu’un service, c’est une philosophie qu’ils ont mise en œuvre face au tout jetable.

Attablé autour du traditionnel apéro de fin de semaine avec ses compères, Cyril Mrazek enchaîne les diatribes contre les absurdités de la société de consommation avec un humour aussi réparateur que ses talents de bricoleur. A 77 ans, le Vaudois revendique « un parcours obscur » expliquant qu’il a été ouvrier, géomètre, électronicien avant de « finir comme informaticien ». Son envie de créer une entreprise faisant sens date d’il y a quarante ans. Au cours d’une conversation avec un ami, il songe à fonder une boîte « pour échapper à la bêtise des chefs ». Les lendemains d’hier étant ce qu’ils sont, l’idée en reste là.

Il y a douze ans, elle refait surface au cours d’un échange philosophique sur l’état du monde mené avec un autre ami. Cyril se questionne alors sur l’importance grandissante des déchets et sur la durabilité. Cette fois, la réflexion va plus loin. Et en 2017, On répare tout, un atelier dédié à la réparation d’objets de toutes sortes, est lancé avec la complicité de ses deux camarades de discussion. La première année, la demande est telle que les trois fondateurs travaillent huit heures par jour, cinq jours par semaine. « On s’est vite rendu compte qu’on devait revoir notre fonctionnement. On était tout de même des retraités ! » Ils réduisent ainsi la voilure pour proposer leurs services trois après-midis par semaine, du mardi au jeudi.

Issus du monde de l’informatique, ces retraités partagent le même goût de la débrouillardise et mettent leur expertise au service des objets usagés.


CANAILLES AU GRAND CŒUR


Aujourd’hui, si seul Cyril est encore actif au sein d’On répare tout, l’atelier tourne toujours grâce à un trio de retraités. Lui aussi âgé de 77 ans, « mais tout juste », Paul-André Rumley, ex-informaticien à l’EPFL, a rejoint l’aventure peu avant le Covid. Sa vie professionnelle terminée, il se lance dans le bénévolat, mais peine à trouver l’activité qui lui convient. Le hasard le conduit vers Cyril, dont il a déjà eu l’occasion de croiser le chemin de loin. « Le monde de l’informatique est restreint, souligne-t-il. Dès que vous passez par l’une des grandes entreprises du canton, vous vous connaissez au moins de nom. »


Le « petit dernier », benjamin de l’équipe avec ses 67 printemps, c’est Robert Dutoit. Electronicien chez Kudelski, il a eu Cyril comme chef. « Il m’a appris à réfléchir différemment. » Il y a trois ans, Robert débarque à l’atelier, une mallette à la main. « Je pensais t’aider », dit-il simplement à Cyril en franchissant la porte d’On répare tout. Deux aides régulières soutiennent encore l’action de ces « vieilles canailles » au grand cœur en œuvrant de préférence chez elles, l’atelier ne comptant que quatre places.





CULTURE DU RÉPARABLE


Entre capharnaüm et caverne d'Ali Baba, l'antre d'On répare tout se compose d'un nombre impressionnant d'objets désossés de toutes sortes, en majorité des appareils électroniques. A cela s'ajoute une collection de vis, câbles, de pièces et d'outils parfois confectionnés spécialement par les trois réparateurs de l'impossible. Ces derniers multiplient les ruses pour détourner le coût disproportionné des composants de rechange. Le trio ne cache d'ailleurs pas son agacement face à l'obsolescence programmée et à la culture du jetable entretenues par les fabricants et les rois du marketing.


Très souvent, les clients se lancent dans des explications détaillées pour justifier la défaillance de leur appareil. « Il faut les écouter, mais surtout reconsidérer entièrement leurs propos pour éviter les fausses pistes », précise Robert. Inutile de raconter des fadaises aux fins limiers de la réparation, ils repèrent vite le simple manque d'entretien à l'origine d'un dysfonctionnement. Le 90 % de la clientèle se montre sympathique et... fait preuve de patience. Il faut compter six mois de délai avant de voir son objet pris en charge. « Nous en avons près d'une centaine en attente », estiment-ils. Chaque intervention est consignée dans un fichier, une tâche administrative que les trois compères trouvent fastidieuse et pour laquelle un appui bénévole serait le bienvenu.


Quant au prix demandé, la contribution reste très modeste : en moyenne une trentaine de francs, que la réparation dure une heure ou s'étende sur deux jours. Il ne s'agit pas d'une activité commerciale, mais le temps investi et l'engagement ont une valeur. D'autant qu'il faut couvrir certains frais : le local, l'électricité et le matériel représentent à eux seuls environ 3000 francs de charges par an.

 

 

 

« Les objets n’ont pas d’âme, mais ils ont une histoire qui mérite d’être respectée. »

Cyril, Robert et Paul-André

Guérisseurs d’objets



LE SALAIRE DU PLAISIR


« Les objets n'ont pas d'âme, relèvent-ils, mais une histoire. Elle mérite d'être respectée. » Surtout si cette dernière présente un riche passé sentimental. « Je me souviens du sourire de cette dame lorsqu'elle a récupéré son fer à bricelets à l'ancienne, se réjouit Paul-André. Quelques jours plus tard, elle est revenue avec un paquet de bricelets confectionnés avec son fer réparé. » Il y a aussi la simple joie de trouver une solution à un problème. « C'est un vrai challenge ! » Et parfois, une cruelle défaite, comme la fois où Cyril a inversé deux fils, grillant le système d'un haut-parleur après des heures d'efforts.


Quant à l'avenir, Cyril, Paul-André et Robert hésitent entre désillusion et espérance. Dans cinquante ans, pensent-ils, leur activité aura disparu, emportée par des appareils conçus pour ne pas être réparés. Ou elle reviendra. Robert, qui a travaillé dans l'humanitaire, a pu constater à plusieurs reprises que la débrouillardise naissait du manque. En attendant, en plein cœur du pays de Vaud, trois retraités prolongent la vie des objets. Et, par ricochet, la nôtre.